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A cette heure, enfin, je parviens au village. L’ombre gagne le jour. Un crachin triste enveloppe les quelques maisonnées bien closes, repliées dans le silence. J’arrête la voiture sur la place de l’église, face au portail, somptueusement travaillé comme pour la fête.
J’ouvre la portière et je descends. Le froid me prend.
J’ai rendez-vous.
                                                                         Ou peut-être était-ce au début de l’été. La chaleur, déjà, irise mon tee-shirt qui me colle comme une deuxième peau. Je suis moite. La lumière éclatante brouille mes yeux. Je vois la ville comme dans un kaléidoscope. Je marche vite, pourtant. La courbe de mes seins prisonniers de l’étoffe, se promène sur le sol desséché, portée par les jeux d’ombre des façades. Peut-être n’a t-il rien dit, d’autre que : “viens maintenant...” et mon insomnie s’est évanouie avec le jour, et j’attendais ce jour, comme la plus belle de mes nuits, et j’ai volé vers lui, sans plus rien d’autre dans les yeux que la lumière blanche et crue du ciel.
Ou encore, j’ai vingt-huit ans et je vais mourir. L’amour écrit la mort à l’aube laiteuse d’une nuit au sexe d’acier, planté dans ma jeunesse au détour d’un mot, et ma nuit d’offrande se tasse sous la terre. Le jour se ferme à ma vie prisonnière.
Mais non, ce n’est pas cela. Je n’ai pas de nuits d’amour, ou alors, seulement avec la nuit. Elle sait me pénétrer, mais je ne sens rien d’autre  en moi que la grandeur du vide, la démesure entendue. Et je sais que demain sera une nouvelle nuit d’amour, misérable. Pourtant je vivais les nuits d’amour des livres, les voluptés romantiques et fades, les orgasmes incessants et le petit matin que l’aube vaporeuse dépose aux coins de la chambre. Premier baiser du jour. Et puis, j’ai vieilli dans mes livres, le temps a creusé mon visage et plissé ma peau, efflanqué mon corps, sans pitié d’avenir. Je ressemble de plus en plus à cette mort annoncée, elle qui me prendra  enfin pour me donner ma seule nuit d’extase, à toute pérennité. A  moins  que la nuit ne garde en elle le secret de l’amour.
Etait-ce la nuit d’amour, cet homme en habit, assis ou plutôt jeté en bord du lit, parlant et parlant toujours.... et racontant encore, et encore ses heures de vie, ses heures de l’ennui. Et moi, j’écoute, à demi-allongée, la gorge brûlante de ses mots, le ventre apaisé peu à peu de sa voix qui roule  jusqu’à l’aurore blême d’une ville glissante de solitude, où le jour n’accroche en épitaphe que les visages ternis des gens sans foi. Il est parti, me laissant, quelques billets froissés tendrement enfouis dans la main, comme une caresse et j’ai dormi, du sommeil bienheureux des amants, jusqu’au soir...
Pourtant j’aurais aimé une nuit simple, l’impatience des corps qui s’éveillent à la pudeur et des coeurs qui s’enlacent, au long d’un long sommeil interrompu. La musique bat le silence au choeur d’une Passion... pourtant j’aurais aimé une nuit innocente, le plaisir accroché à la bouche sans mots et les doigts qui tracent en lumière le bout étincelant de ton sein, où l’ombre s’attarde... le ventre qui s’ouvre à l’espérance du Monde, et la naissance d’un cri, comme un trait de violoncelle que l’archet arrache à la solitude... pourtant j’aurais aimé des yeux qui fouillent l’amour, des yeux pour écrire l’amour, des yeux pour aimer l’amour... pourtant, j’aurais aimé préfacer la vie, simplement par le corps d’une femme amoureuse, jouissant d’être la terre que l’aube va germer...

Mais j’ai rendez-vous,

                                                                  elle m’attend, coeur de pierre au choeur de l’alcôve, brûlante. Entre ses bras joints, les yeux posés sur Elle, comme en Pardon, l’enfant, les lèvres à peine ouvertes à son sein de jeune mère. La-bas, plus loin, les flots roulent sous la nuit, et cette voix ne parvient jusqu’ici que comme l’écho lent, et tendre pourtant, d’une terrible parole. Mais elle n’écoute pas, ses yeux, ses beaux yeux sont ailleurs. Son corps adolescent veille sur la nef tandis qu’à la voix, bientôt l’orgue se mêle. Le son tourbillonne, carillonne, à la grande porte de la Nuit. Et moi, je marche ainsi jusqu’au lieu du partage. Et tout se tait. Seuls, les pas résonnent dans le silence de ma tête, et j’ai chaud, terriblement chaud dans la transparence de cette nuit, déjà bleue, d’automne. Je prends sa main et c’est mon corps qui craque, broyé par la force des choses. Je n’ai pas mal, et je perçois le temps qui s’arrête. Les mots viennent et s’assemblent, et mon coeur est un livre du Temps. Et le corps se balance, tranquille enfin, au terme du désir, comme en devenir,


au dehors, calmement, tout dort.



Michel  BERTHELOT Septembre 1995



Tag(s) : #Feuillets de l'après

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